Le Comptoir de Marc Fromager

L’Empire perse - Peut-on battre l’Iran ?

7 min de lecture

Introduction

Guerre d’Iran - 3ème essai. Après la guerre des 12 jours (2025) et celle de février-avril 2026 - une défaite militaire israélo-américaine à chaque fois - le mois de  juillet 2026 voit poindre un 3ème essai. La riposte iranienne est violente. Embrasement ou déroute ? L’avenir nous le dira. 

Présenté comme une menace pour la paix au Moyen-Orient, voire la paix dans le monde depuis un demi-siècle, l’Iran est vilipendé par l’Occident et condamné à se soumettre. Le voudra–t-il ? Peut-on battre l’Iran ? Quelques éléments de réponse.

Décryptage

Mais d’abord un peu d’Histoire. Fondée par Darius 1er en 518 av. J.-C., Persépolis est aujourd’hui un site archéologique unique par l’importance et la qualité de ses vestiges monumentaux. L’Empire achéménide, dont la ville était la capitale, régnait sur une grande partie du Moyen-Orient durant le 1er millénaire av. J.-C. S’étendant sur environ 5,5 millions de km2 à son apogée, de la Méditerranée orientale à la vallée de l’Indus, il fut un des plus grands empires de l’Antiquité.

La puissance de cet empire fut fluctuante mais la Perse constitua toujours et jusqu’à nos jours une entité politique incontournable. Face aux Grecs lors des guerres médiques (Vème siècle av. J.-C.), les troupes de Darius le Grand (il s’agit du même), envahissent la cité de Byzance, la pillent et la détruisent.

De nombreuses batailles opposant les Perses aux Grecs entreront dans la légende : la bataille de Marathon (victoire grecque en 490 av. J.-C., annoncée à Athènes à 40 km de distance par Philippidès), bataille des Thermopyles (victoire perse dix ans plus tard, malgré le sacrifice de Léonidas et de ses 300 Spartiates), prise et mise à sac d’Athènes dans la foulée, bataille navale de Salamine la même année (victoire grecque contre Xerxès 1er) ...

Plus tard, les Perses s’opposeront aux Romains. Évoquons la victoire parthe (peuple apparenté aux Iraniens) de Carrhes en 53 av. J.-C. où Crassus, général et homme politique romain, allié à César et Pompée dans le premier triumvirat, considéré comme l’homme le plus riche de l’Histoire de Rome et connu pour son extrême avidité, fut mis à mort avec de l’or fondu coulé dans sa bouche.

L’Histoire se répète dit-on et l’image de la mort de Crassus ne peut que renvoyer à l’extraordinaire cupidité de l’Occident depuis un siècle autour du pétrole au Moyen-Orient. Les ingérences occidentales répétitives dans la région, surtout à partir du milieu du XXème siècle, n’ont eu de cesse de provoquer le chaos. La convoitise de l’Occident connaîtra-t-elle la même fin, noyée dans l’or noir ?

Ces guerres perso-romaines enchaîneront avec les guerres perso-byzantines dont la dernière grande bataille aura lieu en 627 à Ninive. L’armée perse est anéantie et le traité de paix signé en 628 comporte la restitution de tous les anciens territoires byzantins.

Épuisés par ces siècles d’affrontement, les Byzantins et les Perses subiront de plein fouet l’expansion des armées arabes et leurs victoires militaires (défaite byzantine à Yarmûk et défaite perse à al-Qâdisiyy en 636). Constantinople tiendra encore huit siècles (1453) mais la Perse conquise se verra imposer graduellement l’islam naissant.

Pour tout de même marquer leur différence et signifier leur défiance aux Arabes, les Perses adopteront rapidement le chiisme en décidant de prendre Ali, cousin de Mahomet et quatrième calife, comme premier imam.

La projection perse ne se fera plus qu’à travers ce marqueur religieux, diverses poches chiites parsemant le Moyen-Orient : Irak (60 % de la population), Bahreïn (70 %), Yémen (40 %), Liban (27 %) ainsi que des minorités un peu partout y compris dans le « temple » du sunnisme wahhabite, l’Arabie saoudite, où ils seraient entre 10 et 15 % selon les autorités mais entre 25 et 30 % selon eux-mêmes, au sud-est et au nord-est, là où se situe le pétrole (Dharan).

Les alaouites syriens se considérant comme une branche issue du chiisme, on se retrouve avec un réel axe irano-chiite posé horizontalement sur la péninsule arabique et qui, de la frontière afghane à la Méditerranée, traverse donc d’est en ouest l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban.

L’Iran va retrouver de l’importance avec la découverte de gisements pétrolifères très importants. À partir de 1908 et pendant un demi-siècle, les Britanniques vont être les maîtres du jeu, mais la nationalisation - très temporaire - du pétrole iranien par le Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1951, chassé par le clergé (chiite) juste après une tentative de coup d’État orchestrée par les anglo-saxons (opération Ajax en 1953) aura pour effet de laisser la place aux Américains, qui auront joué finement pour prendre la place de leurs amis et alliés britanniques.

Le ressentiment anti-occidental de l’Iran, estimant à juste titre, au-delà de l’ingérence quasi coloniale, être floué dans la répartition des bénéfices de ce qui est tout de même leur ressource, nourrira à n’en pas douter les diatribes enflammées contre le Grand Satan, surnom des États-Unis dans le langage politique de la République islamique d’Iran.

Pendant un quart de siècle (1953 - 1979), l’Iran va vivre à l’heure américaine et expérimenter une forme d’occidentalisation, surtout au niveau des élites, mais le mécontentement populaire, traité brutalement par la Savak, la police politique du Shah (Mohammad Reza Pahlavi) et habilement récupéré par les franges fondamentalistes du clergé, ouvrira la voie à une révolution islamique dirigée, depuis la France, par l’Ayatollah Rouhollah Moussavi Khomeini jusqu’à son retour à Téhéran le 1er février 1979.

Presqu’un demi-siècle plus tard, les ayatollahs sont toujours là, protégés par les Gardiens de la révolution islamique, les sinistres pasdaran, une organisation paramilitaire qui a fini par prendre le contrôle d’une bonne partie de l’économie iranienne.

Cette théocratie a-t-elle un avenir ? Les petits-enfants de la révolution ne semblent pas tous goûter à l’enthousiasme des martyrs de la patrie. La chape de plomb et les prescriptions coraniques obligatoires finissent sans doute par être pesantes.

La question du voile suscite un point de focalisation du combat pour la liberté, principalement mené par les femmes puisque c’est d’elles qu’il s’agit mais une aspiration générale de la population à une sortie de la dictature, théocratique ou pas, semble se diffuser.

Dans ce contexte, l’islam lui-même a-t-il un avenir dans ce pays ? En réalité, les Iraniens sont demeurés profondément zoroastriens, la religion de leurs origines avant la conquête arabo-musulmane. 

Le contre-témoignage de l'immixtion politique du clergé a fini par écoeurer une large partie de la population, ce qui a pour effet un double phénomène : une sécularisation de la population et pour certains une conversion au christianisme.

Mais revenons à l’actualité. Trois puissances semblent jouer à souffler sur les braises de l’animosité pour maintenir la tension : le régime des mollahs, l’actuel gouvernement israélien et l’administration américaine.

Le régime des mollahs a besoin d’un bouc émissaire et d’un ennemi extérieur pour consolider les fondations branlantes de son pouvoir, le gouvernement israélien joue de la menace iranienne pour rester aux affaires et négocier une augmentation de l’aide militaire américaine, Washington enfin agite le concept d’ « axe du Mal » pour assurer sa domination sur le « camp du Bien ».

Les trois puissances se nourrissent entre elles. L’influence croissante de l’extrême-droite israélienne par exemple rend service aux mollahs de Téhéran puisqu’elle justifie le positionnement iranien qui lui-même légitime la radicalisation de la politique israélienne.

Mais cette apparente guerre de communication -  beaucoup de bruit mais pas beaucoup de dégâts - semble avoir muté en quelque chose de plus dramatique. Depuis le déclenchement de “Fureur épique” le 28 février 2026, c’est plutôt une lutte à mort à laquelle nous assistons.

Les israélo-américains - le nom combiné simplifie l’expression de la réalité - cherchent à abattre l’Iran pour différentes raisons : anéantir le pouvoir de nuisance du pays et de ses proxys, les 3 H (Hezbollah, Houthis & Hamas), préparer le terrain pour le Grand Israël (dont la frontière orientale est fixée sur l’Euphrate), récupérer le pétrole iranien et contrôler le Détroit d’Ormuz.

Mais l’Iran résiste et la guerre asymétrique que les Iraniens mènent contre les bases militaires américaines et contre Israël - épuisement des intercepteurs avec de l’armement considérablement moins coûteux - semble leur réussir. 

À ce stade, il est difficile d’imaginer que l’Iran puisse être vaincu militairement. On se retrouve alors avec deux scénarios : un état latent de tension conflictuelle, entrecoupé de bombardements puis de trêves, ou un accord durable entre les États-Unis et l’Iran pour mettre un terme définitif au conflit, chacun y trouvant son compte. 

Israël serait alors le dindon de la farce. Il n’est pas certain que cela leur convienne.

Soutenez notre mission

Aidez-nous à produire du contenu de qualité et à le rendre accessible à tous.

Faire un don

Ces analyses vous intéressent ?

Recevoir la newsletter